28 juin à 18h
MATKA (La mère)
Un drame de Július Barč-Ivan (Slovaquie)
Une coproduction de Dayihoun-Théâtre (Bénin), Théâtre de l’Arlequin/Cie BaroDa et l’association «Arts et Cités» (France) – Création mars 2026 à Cotonou (Bénin)
Traduction : Maria Zachenska – Mise en scène : Maria Zachenska et Hounhouénou Joël Lokossou – Avec : Dovenin Elsie Ilarie Amah, Sophie Ablavi Mahutondji Metinhoue, Maria Zachenska, Baptiste Banderier, Mathis Bodin
Le propos
Une mère se sacrifie pour empêcher ses deux fils de s’entretuer, un drame familial et social traversé d’éléments surnaturels.
L’histoire – Paul est parti en Amérique. Jean est resté au village avec la mère, empochant au passage la part de Paul dans l’héritage de leur père. Quand Paul rentre inopinément, Jean en conçoit une haine contre son frère, une haine qui grandit de jour en jour à cause d’une rivalité amoureuse. La mère pressent le dénouement sanglant. Au moment où Jean attaque Paul au couteau, elle éteint la lumière et se jette entre ses fils.
L’auteur – Július Barč-Ivan (1909-1953) est un écrivain, journaliste et dramaturge slovaque, né dans une famille d’enseignants bilingue (sa mère était d’origine hongroise). Il fait des études de droit, puis de théologie et deviendra pasteur à Pozdišovce, puis administrateur de l’église évangélique. Il se marie en 1948, mais son mariage ne dure que trois mois.
Ses écrits sont influencés par des auteurs tels qu’Ibsen, Strindberg, Dostoïevski. Son premier livre est un recueil de trois nouvelles publié en 1933. Comme auteur dramatique, il ouvre l’art dramatique slovaque, alors limité à des comédies folkloriques, à de nouvelles formes et à de nouvelles thématiques, notamment des thématiques sociales. Il écrit des pièces de tonalités assez différentes : «Trois mille personnes» raconte la vie difficile des ouvriers sans emploi ; «La marmite grasse» est une farce sur le carriérisme ; «La Mère» est un drame familial qui touche par moments à la tragédie ; «L’inconnu» et «Les deux» drames dits analytiques, mettent en scène des problèmes d’ordre philosophique. Július Barč-Ivan meurt en 1953.
Pourquoi un Matka franco-bénino-slovaque ?
Par Maria Zachenska
Le théâtre de l’Arlequin que je dirige a la particularité unique en France d’avoir été confié à l’antenne française d’une compagnie malienne. Je suis moi-même venue d’ailleurs. C’est en Tchécoslovaquie que je suis née, que j’ai passé enfance et jeunesse, et c’est à Bratislava et à Prague que j’ai appris l’art du théâtre comme actrice et metteure-en-scène.

Au départ de ce projet, il y a ce petit réseau international constitué au hasard de nos existences dans notre XXIe siècle mondialisé.
La Slovaquie, pays d’émigrés. Dans la première moitié du siècle dernier, surtout entre les deux guerres, au moins un million de Slovaques sont partis vivre ailleurs, un quart de la population !
MATKA est un drame. Un peu rural, un peu slovaque, un peu africain. Qui permet d’explorer le phénomène migratoire non pas au pays d’accueil mais depuis le pays d’origine. Ça fait du bien de mettre le pays d’origine sous les feux de la rampe.
Dans Matka, l’émigration n’est pas le thème central mais c’est un élément déclencheur, un fond sonore omniprésent. La suite s’ouvre avec les mots-clés comme père, mère, frère, fils, douleur, pouvoir, trahison, haine, amour, peur, espoir ; ce sont les mots-refrain de Július Barč-Ivan. La parole a une tonalité biblique, elle est soutenue par des émotions démesurées.
La création à Cotonou
Matka a été joué en plein air, au Dayihoun Théâtre (les photos ici présentées). Les répétitions se sont déroulées à l’ombre de grands arbres. À la fin, ces arbres portaient les projecteurs, créaient, en grande partie, la scénographie et renforçaient la sensation de la recherche de l’absolu – entre ciel et terre.
Barc-Ivan écrivait des tragédies antiques situées dans un pauvre milieu. Pas de reine ici, pas de prince ou de vieux roi, pas d’armée ni de généraux fidèles. Mais, malgré ces absences, tout y est. Le retour au pays natal, la longue attente, la trahison, les liens du sang, la divination, la rivalité, le combat.
A travers rivalités et combats, transparaissent d’autres royaumes, à la conquête desquels s’élancent les deux frères : ceux de l’amour maternel, de la maison familiale, du travail à la mine avec les copains et, en prime, le royaume d’à côté, avec sa princesse riche et belle…
Le public de Cotonou a réagi magnifiquement. Il a adopté la pièce. Les thématiques chères à l’auteur, il les a faites siennes.
Cotonou est en plein essor. La ville est un gigantesque chantier. Bâtiments, infrastructures, routes, partout des travaux. On imagine bien les changements vertigineux des prix, les histoires de terrains, les héritages, les départs, les retours au pays natal. Ce bouillonnement inspire des films et des séries télé béninoises.
Ainsi, Matka est venue fort à propos et à point nommé !
Un phénomène inattendu s’est produit : le public, qui voyait les «blancs», les européens, souffrir des mêmes choses, du travail trop dur, de la pauvreté, de l’exil, des tristes retours d’émigration, a montré surprise et apaisement. Nous sommes tous dans le même bateau, il y a du contentement. En matière de décolonisation des esprits, Matka était dans le sensible et dans le concret.
Que devient-elle donc, cette mère ? Impuissante, elle se laisse dépasser par toutes ces lignes de force. Malgré tout ce qu’elle représente, elle est obligée de naviguer à vue et de courir après les évènements. Dans une certaine mesure, le spectacle a presque détrôné la Mère. Pourtant Barc-Ivan baigne littéralement dans le culte de sainteté maternelle et beaucoup y ont été sensibles. Comment est-ce donc possible ?
La force maternelle se manifeste «en creux», comme un principe d’amour plutôt qu’une autorité. Le sacrifice lui-même ne reste pas culmination de la tragédie mais au contraire il est immédiatement dépassé pour donner place aux fils, à la vie, au futur, aux nouvelles histoires.



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